Samedi 1er Août [1914]. On apprend le matin l’assassinat de Jaurès… Grand esprit, cœur généreux; je l’admirais, tout en ayant pour lui un mélange singulier de sympathie (pour sa bonté réelle, pour son humanité), et d’antipathie (pour son opportunisme socialiste qui rendait souvent équivoque son attitude politique); mais c’était justement là ce qui faisait de lui un homme de gouvernement, le seul, peut-être, du socialisme français. Cet assassinat me rappelle avec une intensité singulière, une conversation dont je fus le témoin il y a quelques années (lors de l’affaire d’Agadir); le visage implacable de Péguy disant dans sa petite loge des Cahiers de la Quinzaine, avec des éclairs dans les yeux : « dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons, c’est de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous ce traître pour nous poignarder dans le dos. »
  Ma mère arrive le soir, à 10 h. 30, par le dernier train qui vient de France. La mobilisation française a été décrétée à 4 h. 30 de l’après-midi, et la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie est remise à 7 heures du soir.
  C’est la fête nationale de la Suisse. Triste fête. La Suisse est peut-être plus affolée que les nations directement intéressées. Le landsturm est appelé aujourd’hui et la mobilisation générale décrétée pour lundi. (…)
Un petit feu brille sur la crête des Alpes au-dessus de Bouveret; et du quai de Vevey monte dans la belle nuit l’hymne suisse. La soirée est plus admirable encore qu’hier. (…)

Extrait de:
Romain Rolland
Journal des années de guerre 1914 - 1919
Notes et documents pour servir à l'histoire morale de l'Europe de ce temps
Editions Albin Michel - Paris M.CM.LII