Nota Bene: le samedi, Lakevio publie sur son blog la reproduction d'une toile, d'un artiste connu ou moins connu. Cette peinture sert de guide pour une création littéraire. Le lundi, Lakevio donne sa version. Dans les commentaires, ceux qui proposent un texte indiquent l'adresse à laquelle leur prose peut être lue. Il est intéressant de lire ces textes, souvent cousins dans la trame mais tous avec leur caractère et leur style. Lakevio, c'est à cette adresse: www.lakevio.canalblog.com

Charles-W-Hawthorne -Three-Women-of-Provincetown
 Charles W. Hawthorne - Trois femmes de Provincetown

Emma, Anna, Madeleine
Pierre se cala dans le fauteuil directorial. Il appuya sur la touche 2 de l'interphone. 
-Marthe, je suis en conférence.
-monsieur Trompe, votre client, est arrivé pour la signature du contrat.
-je ne suis pas là!
-Mais...
Il lâcha la touche. Clic.
Le bureau, situé au 124e étage d'une tour, offrait une vue splendide sur la ville. La pièce était grande et meublée avec parcimonie. Un chat jaune, roulé en boule, ronronnait sur le radiateur. Un vaste bureau en verre occupait le centre de la pièce. Ses six pieds transparents reposaient sur un parquet en chêne, disposé en  point de hongrie.
Une bibliothèque Charles X contenait des microsillons 33tours 1/2 minute. Une platine et des enceintes complétaient le mobilier, sans oublier une chaise du Corbusier et quelques ratons laveur.  C'est sur la table qu'était concentrée la technologie du XXIe siècle.
Une tablette clignota. 
-Bonsoir Monsieur Pierre, je suis Iris de la galerie K und K. Nous passons dans trois numéros.
-Je suis branché sur votre site.
Le silence était presque total dans la pièce. Seul le bruit du ron ron du chat se faisait entendre.
Quelques minutes s'écoulèrent. Sur le bureau,   le catalogue de la galerie K und K était ouvert à la page 110...
-Lot No 410, annonça le commissaire priseur. "Les trois soeurs" peint par P.P. en 1957. L'enchère démarre à 12 millions.
Pierre se concentra.
-13 millions au téléphone, 17 millions dans la salle.
Les trois soeurs, qui posaient pour P.P., l'année de la naissance de Pierre, étaient des tantes de son père, les soeurs de son grand-père. A gauche du tableau, Emma, la cadette. Pierre s'étaient gavé de ses confitures de groseille à maquereau. En 1965 ou 66, sa tante Emma avait été amputée d'une jambe gangrenée. Le dernier souvenir fut d'une dame courageuse allongé sur un lit d'hôpital. Il était gamin et cela le troubla.
Au milieu du tableau, Anna, une maïeuticienne qui mit au monde tous les enfants de la famille de Pierre. Une femme de caractère.
A droite, Madeleine, la plus petite de toutes. Elle avait épousé un banquier.
Ces trois soeurs, toujours vêtues de noir, étaient mortes au début des années 1980.
-200 millions au téléphone, 215 millions dans la salle.
Pierre rassembla ses forces et annonça 250 millions. Il ne pouvait aller au-delà. Il ferma les yeux et attendit.
-250 millions une fois... Deux fois...
Le visage de Pierre se crispa.
-Trois fois, le marteau tomba.
Pierre sourit. Il se leva, posa un disque sur la platine. La symphonie No1 de Beethoven. Un enregistrement d'octobre 1957.  Le Philarmonia Orchestra est dirigé par Klemperer. Il poussa le volume au maximum. Le chat jaune, qui faisait sa toilette, perché sur le radiateur, resta perplexe. Il n'aimait que Mozart!
Pierre remplit un verre de whisky, alluma une cigarette, une de celle qui tue et regarda le lumière de la ville. Personne ne savait encore, qu'une toile célèbre peinte en 1957 par P.P., un peintre connu mondialement, échappait de justesse à l'appétit du Joker, retournait dans la famille de Pierre, ruinant au passage son empire financier. La nuit sera longue et agitées à Gotham City, pensa Pierre.