Récital

Notre prof de français, madame S., avait réunis quelques élèves de plusieurs classes pour monter une soirée de poésie, théâtre et musique. Le récital a eu lieu il y a 46 ans à l'aula du collège des Forges à La Chaux-de-Fonds. C'était un vendredi.
J'avais un trac fou. Je passais 2 fois sur scène, en début de spectacle pour dire un poème et vers le milieu pour jouer, avec un camarade, une histoire mimée. J'ai encore en mémoire les indications de mise en scène que m'avait donné la prof pour dire "Anachronique" de Guy Béart. Je connais toujours le texte par coeur.
Quelques mois avant notre récital, toutes les classes des écoles secondaires de la ville avaient vu un spectacle des Colombaioni, ce duo de clowns virtuose de la comedia dell'arte. Avec un camarade, nous avions repris un de leur mime.
Nous avons joué devant un parterre de parents, frères et soeurs, familles et amis.
Il reste de cette soirée quelques souvenirs enfouis dans les strates de ma mémoire et une feuille sur laquelle est imprimé le programme. Imprimé sur un duplicateur à alcool, le texte est encore bien lisible...


Note: J'ai caviardé le nom de famille des participants.


Le chat
Charles Baudelaire

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux ;

Retiens les griffes de ta patte,

Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,

Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir

Ta tête et ton dos élastique,

Et que ma main s’enivre du plaisir

De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,

Comme le tien, aimable bête

Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,

Un air subtil, un dangereux parfum

Nagent autour de son corps brun.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

 

Guy, Tirolien, Prière d'un petit enfant nègre


Guy Béart
Anachroniques

Anachroniques
Les saltimbanques
Sont là
Salut
Salut nomades
Voici le monde
Qui vient
A vous

Ouvrez la tente
Qui tenait toute
En u-
-ne main
Écoute écoute
Ça ne te coûte
Que ça
Qu'un sou

Sur son bicycle
D'un autre siècle
Rivé
Rêvant
L'homme titube
Chavire et tombe
On rit
Hourra

Un âne maigre
Sur scène émigre
Clopin
Flapi
On dit qu'il compte
Jusqu'à cinquante
C'est beau
Sabot

Sur son trapèze
Le temps repose
Son pas
Si peu
La corde casse
Clouons la caisse
L'ami
Est mort

Roulez roulotte
Ma voix sanglote
Pour qui ?
Pour quoi ?
Poussière ou neige
Dans un nuage
Tout va
Tout vient.

LES CONFITURES

Le jour que nous reçûmes la visite de l'économiste, nous

faisions justement nos confitures de cassis, de groseille et de

framboise.

L'économiste, aussitôt, commença de m'expliquer avec toutes

sortes de mots, de chiffres et de formules, que nous avions le

plus grand tort de faire nos confitures nous-mêmes, que

c'était une coutume du moyen âge, que, vu le prix du sucre,

du feu, des pots et surtout de notre temps, nous avions tout

avantage à manger les bonnes conserves qui nous viennent

des usines, que la question semblait tranchée, que, bientôt,

personne au monde ne commettrait plus jamais pareille faute

économique.

-Attendez, monsieur! m'écriai-je. Le marchand me vendra-t-il ce

que je tiens pour le meilleur et le principal ?

-Quoi donc? Fit l'économiste.

-Mais l'odeur, monsieur, l'odeur! Respirez : la maison toute

entière est embaumée. Comme le monde serait triste sans l'odeur

des confitures!

L'économiste, à ces mots, ouvrit des yeux d'herbivore. Je

commençais de m'enflammer.

- Ici, monsieur, lui dis-je, nous faisons nos confitures uniquement

pour le parfum. Le reste n'a pas d'importance. Quand les

confitures sont faites, eh bien! Monsieur, nous les jetons.

J'ai dit cela dans un grand mouvement lyrique et pour éblouir

le savant. Ce n'est pas tout à fait vrai. Nous mangeons nos

confitures, en souvenir de leur parfum.

GEORGES DUHAMEL, Fables de mon Jardin

(7ème édition, Mercure de France, Paris, 1936)