La chaleur est étouffante dans la petite salle de l'Adriano's. Les deux ventilateurs, fichés au plafond, brassent, à vitesse supersonique, un air chaud et moite. L'artifice de la réfrigération ne convainc personne. Le haut-parleur situé au-dessus de la machine à café diffuse du Schubert. Les notes de piano, dispersées par le tourbillon de l'air se mêlent aux miasmes de spleen qui flottent dans l'éther... Le cerveau des consommateurs, liquéfié par un mercure grimpant à des hauteurs vertigineuses, s'égoutte sur le sol en damier, au motif en trompe-l'oeil, et forme un ruisselet qui finira à la mer. Cette concassée de cerveaux, de cervelets et de quelques écervelés, de couleur proche de la pourpre cardinalice, se mêle aux eaux vertes de l'Aar. Ce mélange transforme la rivière en noir lugubre. Des poètes, installés sur des nattes tressées par de jeunes filles blondes, disposées le long des berges, trempent leur plumes dans cet encrier mobile. Sur des feuilles en pur vélin ils écrivent un mot pour l'ami Pierro.
Sur la Place fédérale, Des enfants, insouciants et confiants à l'égard de la marche du monde, jouent avec le jeu d'eau sous le regard bienveillant de dame Helvetia. Les cris, galopades et bousculades provoqués par un cache-cache joyeux avec une eau jaillissante et rafraîchissante conduira ces innocents, le lundi 14 août, sur les bancs de l'école. Par obligation, ils apprendront que 2 et 2 font 4, que la Terre n'est pas plate et que le métier d'astronaute qui débarque sur la lune est désuet...