14 octobre 2019

La Vltava

Devoir de Lakevio du Goût N° 12

Aldo Balding.jpg

Vous avez déjà une idée de ce qui surgit de cette toile d’Aldo Balding. Racontez l’histoire que vous avez à coup sûr imaginée et prévenez en le disant en commentaire du devoir que je vous présenterai lundi. Le Goût, c'est ICI

 

La Vltava roulait des eaux automnales. Sur les égoportraits envoyés aux quatre points cardinaux, au moyen de I-Truc et autres androïdes, le bleu de la plus longue rivière de la République tchèque, en arrière-plan des sourires de circonstance, plus généralement on tirait la langue, montrait des bleus fantaisistes obtenus par l’artifice de logiciels pernicieux qui permettaient surtout de s’offrir des chirurgies esthétiques à moindre frais, exemptes de complications sanitaires. La vie sur la toile virtuelle est une si jolie vie !

 

Le pont de pierre qui relie Staré Město pražské au quartier Malá Strana, était presque désert. Un soleil d’octobre, tiède et lumineux inondait de ses rayons l’ouvrage vieux de plusieurs centaines d’années. Une femme marchait en direction de la vieille ville. Un homme la dépassa, fit volte-face et lui lança « Patricia sur le Pont Charles, quelle bonne nouvelle ! » Elle s’arrêta. De dos, elle avait l’air d’une madone. Le soleil irradiait sa chevelure. Elle l’interrogea « Vous foutez quoi ici ? » Elle n’avait rien perdu de sa verve. « Vous vous souvenez de notre dernière rencontre ? », elle grimaça, après une brève hésitation elle tenta « En 2004, à la fête de mes 40 ans ». « Archi faux, en 2012, Cité des Doges, Harry’bar, à la table qu’occupait Ernest ». Elle éclata de rire, et ajouta « Vous lisiez Paris est une fête dans une édition revue et augmentée parue chez Gallimard en 2011, na ! » Il resta songeur. Elle compléta « Vous aviez acheté l’exemplaire à la librairie Descombes, à Genève, juste avant sa fermeture définitive »

 

Ils s’étaient connus à Genève à la fin des années septante. Ils avaient écumé bars, discothèques, salles de cinéma, de concert et de théâtre de la cité de Calvin. Ils avaient fait l’amour dans une loge du Grand Théâtre lors d’une générale. Ils étaient souvent, dans leurs virées nocturnes, accompagnés d’une bande de joyeux fêtards. Ils étaient amis, parfois amants. Enfant unique, ils se considéraient comme frère et sœur. Par jeu, pour épater la galerie, à l’époque de leur rencontre, ils avaient décidé de se vouvoyer. Ils n’avaient jamais dérogé à cette règle.
Ils se voyaient quand le destin les mettait sur le même chemin, comme ce lundi d’octobre à Prague.

 

« Vous êtes libre ? » lui demanda-t-il
« Jusqu’à demain à 11 heures »
« Ma chambre d’hôtel est une double » précisa-t-il.
« La mienne aussi, na ! »
« On tirera à la courte paille »
Ils parcouraient les derniers mètres du pont côte à côte, insensibles aux bruits extérieurs, en faisant des projets pour la journée.
Elle le tira par le bras « Vous avez lu le dernier Sagan ? »
« J’ai lu beaucoup de ses romans et de ses pièces de théâtre, mais pas ses dernières productions ».
« Je parle de son roman paru en septembre ».
« 2019 ? » demanda-t-il.
« Oui »
« Apprenez ma bonne dame, que Françoise est morte en 2004 ! »
« Apprenez mon bon ami que les mystères de l’édition sont insondables. Un manuscrit éparpillé, rabiboché par un fils aimant, qui concocte des préfaces pour les rééditions des romans de sa mère et qui a la chance de préfacer un inédit... »
« Oui, je vois... ».
Il prit Patricia par le bras. Il lui demanda si elle avait lu le roman.
« Il est en lecture, actuellement en attente dans ma chambre d’hôtel ».
« Donc, pas besoin de tirer à la courte paille, affaire conclue »
Ils éclatèrent de rire. Ils iront à la place Venceslas, se recueillir sur le mémorial Jan Palach puis s’égareront dans la vieille ville sur les traces de Franz.
« Finalement vous ne m’avez pas dit ce que vous foutez ici ... »
La réponse se perdit dans le brouhaha ambiant.

Octobre 2020
Il trouva devant sa porte un colis. Il n’y avait ni expéditeur ni message d’accompagnement, juste un tableau. Il fut ébahi. De dos on reconnaissait Patricia avec sa chevelure irradiée de soleil. Lui était de face. Les pavés du pont Charles occupaient une grande place du décor. Au fond, en légère ombre chinoise, la vieille ville de Prague. La toile était signée Aldo Balding et datée d’octobre 2019. Quelques jours plus tard, le tableau avait été encadré et trouvé sa place dans le salon du bénéficiaire de ce souvenir inattendu. Entre deux Baratelli*, le Balding attirait le regard.

 

Octobre 2021
Patricia en rentrant chez elle, trouva, glissée sous la porte de son appartement, une lettre au parfum de mystère. Elle contenait un billet pour un concert accompagné d'un programme. Un chef d’orchestre prestigieux, des artistes connus et un programme alléchant ne manquant pas de retenir l’attention. Elle découvrit rapidement l’expéditeur de ce présent. Parmi les œuvres jouées, l'une était passée au surligneur jaune : Bedrich Smetana (1824 – 1884) La Moldau.
Rêveuse, elle pensa à cette rencontre sur le pont Charles et à la Moldau qui roulait des eaux automnales …

 

*Carlo Baratelli, peintre chaux-de-fonnier est mort en novembre 2017 à l’âge de 92 ans.

 

Posté par jeanjacques1957 à 06:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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07 octobre 2019

Le pont en pierre

Devoir de Lakevio du Goût N° 11

"Ce serait bien que ces mots, par lesquels vous commencerez votre devoir, vous inspirent :

« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles… »

Et vous le terminerez par cette phrase de Patrick, non, pas « Patriiiick ! », l’autre, Modiano : « Encore aujourd’hui, il m’arrive d’entendre, le soir, une voix qui m’appelle par mon prénom, dans la rue. » Entre les deux, vous contez sans compter… À lundi."
Le goût se lit ICI


Le pont en pierre

« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles… »
Accoudé sur le parapet d’un pont en pierre qui surplombe la rivière, je fixe l’eau sombre. Les arbres, touffus à cet endroit, forment un toit au-dessus du cours d’eau. Il est presque minuit, les feuillages cachent la voûte céleste. L’obscurité est accrue par cette nuit sans lune. 

Tous les soirs, quand retentit une cloche lointaine qui égrène les douze coups de minuit, une forme blanche, légère et irréelle dérive au gré du courant de la rivière. Elle flotte entre deux eaux. Quelques grillons chantent des amours disparus. Des lucioles, lumignons argentés, accompagnent le passage de ce fantôme blanc. L’hiver, quand la rivière est gelée, la glace se retire pour laisser passer ce lys immaculé qui depuis la nuit des temps passe sous le pont de pierre.

Tous les soirs je quitte le pavillon que je loue pendant l’Été, le bel été. C’est un vestige de l’exposition nationale de 1896 qui se déroulait à Genève. Démonté, il a été reconstruit 150 kilomètres plus loin, au bord du plus grand lac entièrement en Suisse, à l’extrémité d’une plage de galets. La rivière que je remonte chaque soir jusqu’au pont de pierre se jette dans le lac où meurt lentement cette plage de galets, rongée par les vagues. Avant de traverser la plaine, le cours d’eau a creusé des gorges qui, à la belle saison attirent les promeneurs.

Un falot-tempête que je porte à bout de bras me guide sur le sentier qui borde la rivière. Le silence est bercé par une brise légère, quelques hululements d’une chouette (une chouette histoire dixit Le Goût !) qui part à la chasse aux rongeurs inquiètent, les grillons se sont tus. 

Un froissement d’aile, des brindilles qui volent en tous sens, le cris d’un mulot, une tache sombre qui se fond dans le ciel noir, les respirations reprennent, la souris compte ses petits, le concert des grillons redouble d’ardeur, la nuit sera douce.

Je pose le falot-tempête sur le parapet du pont en pierre. L’eau sombre glisse, saupoudrée d’étoiles, vers les eaux saumâtres du lac.  
Un silure inspecte les lieux puis l’ombre blanche passent, ses voiles blancs font comme une traîne. Je jette une tresse de fleurs qui s’accroche à son bras. Je murmure « Je t’aime Ophélie ». 

Les rumeurs de la ville chuchotent que ce vieillard qui bat le pavé de sa cane, tard dans la nuit, passait les Étés, les beaux étés de sa jeunesse dans un pavillon au bord du lac. On raconte l’avoir vu à minuit sur un pont en pierre parlant tout seul. Un berger qui gardait un troupeau de moutons dans la plaine ajoute qu’il aurait entendu prononcer le prénom d’une jeune femme, mais c’est si lointain cette histoire il a oublié. Il se dit qu'un fantôme en forme de lys passe sous le pont de pierre. Des poètes en parlent dans des textes énigmatiques.

Parfois des fêtards se postent sur le pont en pierre à minuit. Ils braillent, ils pissent dans l'eau sombre debout sur le parapet. Tout se fige de stupeur dans ces instants de désordre. La troupe repart, bruyante et hilare, l'un d'eux trempé est tombé dans la rivière.  Ils n'ont pas vu de fantôme, personne n'a jamais rien vu.

Si l'on s'approchait du vieillard qui, toutes les nuits arpente la ville en cherchant désespérément un pont dans cette ville désertique, et que l'on collerait son oreille contre ses lèvres qui bouge sans fin, on l'entendrait murmurer ...
« Encore aujourd’hui, il m’arrive d’entendre, le soir, une voix qui m’appelle par mon prénom, dans la rue. »

Posté par jeanjacques1957 à 08:52 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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02 septembre 2019

Un été en Suisse - Encore un peu d'été / Coucher de soleil

Un tableau de Hopper est proposé par Le Goût (ICI) comme devoir de la rentrée. Ici, dans la Ville fédérale, la rentrée est bien lointaine. Les écoliers pensent aux vacances d'automne, trois semaines de congé à partir du 23 septembre.

Ce tableau marque la fin de l'été. Un train longe une rivière, un pont en pierre enjambe le lit à sec de ce que fut cette rivière pleine de vie. Le soleil brûlant de l'été a bu le cours d'eau. Un rideau d'arbres cache l'horizon. La journée s'achève et un somptueux coucher de soleil est visible. Une femme jeune, cheveux roux, vêtue de noir, du chapeau aux chaussures, relit le manusctit du roman qu'elle vient d'achever. Parfois elle soulève les feuillets et l'on peut lire le titre, "La Rentrée". Dans ce luxueux compartiment de première classe, la romancière se rend dans la capitale. Son éditeur attend le chef-d'oeuvre. Année après année, le succès est au rendez-vous. Tel un métronome, elle publie un livre à la fin de l'été, depuis 45 ans.
Elle est un peu inquiète. Elle écrit d'un jet. Elle ne possède qu'un manuscrit, aucune copie. Elle a toujours peur d'égarer son bébé.
Un steward dépose une bouteille d'eau sur la tablette près de la fenêtre. Il fait presque nuit. Les lumières des wagons sont allumées. Une plaquette dorée, sur le veston aux plis impeccables du serveur, indique qu'il se prénomme Jeff.
Une chanson de Jeanne Moreau, "Les wagons longs de lit" berce les voyageurs.

A l'automne, un automne déjà hivernal, après un déjeuner chez Drouant, rue Gaillon, dans le deuxième arrondissement de Paris, l'Académie Goncourt décerne un prix. Un prix prestigieux. Devant une nuée de journalistes, un académicien, d'une voix forte annonce aux micros tendus, "Le prix Goncourt 2019 est attribué à Jeff pour son roman "La Rentrée" ...

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Jeanne Moreau - Les wagons longs de lit

Posté par jeanjacques1957 à 22:41 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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