23 juin 2022

L'été de tous les dangers - La déesse blanche (au second plan, à droite du manche de la cuillère, au-dessus du verre)

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Berne, 15h34, Versa bar
Iced doppio

 

Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort ;
Écoute-moi, Sommeil : lasse de sa veillée,
La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort
Et son dernier rayon, à travers la feuillée,
Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement,
Sur le front endormi de son bleuâtre amant,
Par la porte d'ivoire et la porte de corne.
Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés,
Peuplent seuls l'univers silencieux et morne ;
Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,
Au long de son dos brun pendent tout débouclés ;
Le vent même retient son haleine, et les mondes,
Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,
S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.

Ô jeune homme charmant ! couronné de pavots,
Qui tenant sur la main une patère noire,
Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire,
Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux ;
Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,
Où la vie, au trépas, s'unit et se mélange,
Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau ;
Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,
Du fond de ta caverne inconnue au soleil ;
Je t'implore à genoux, écoute-moi, sommeil !

Je t'aime, ô doux sommeil ! Et je veux à ta gloire,
Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla ;
Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,
Dont le rauque aboiement si souvent te troubla,
Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.
Je te donne le pas sur Phébus-Apollon,
Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille ;
Je te préfère même à la blanche Vénus,
Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
Se suspendre l'essaim des zéphirs ingénus ;
Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,
A l'ivresse, à l'amour, à tout divin sommeil.

Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,
Soit, que les chevaux blancs qui traînent le soleil
Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,
Reçois bénignement mon encens et mes vœux,
Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde !

Théophile Gautier

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21 juin 2022

L'été de tous les dangers - L'Éte, le bel été

Solstice d'été à 11h13

Été

Et l’enfant répondit, pâmée
Sous la fourmillante caresse
De sa pantelante maîtresse :
« Je me meurs, ô ma bien-aimée !

« Je me meurs : ta gorge enflammée
Et lourde me soûle et m’oppresse ;
Ta forte chair d’où sort l’ivresse
Est étrangement parfumée ;

« Elle a, ta chair, le charme sombre
Des maturités estivales, —
Elle en a l’ambre, elle en a l’ombre ;

« Ta voix tonne dans les rafales,
Et ta chevelure sanglante
Fuit brusquement dans la nuit lente. »

Paul Verlaine

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27 avril 2022

À flancs de coteau du village bivouaquent des champs fournis de mimosas.

 

Adieu au vent
René Char
Recueil : "Fureur et mystère"

À flancs de coteau du village bivouaquent des champs fournis de mimosas. À l’époque de la cueillette, il arrive que, loin de leur endroit, on fasse la rencontre extrêmement odorante d’une fille dont les bras se sont occupés durant la journée aux fragiles branches. Pareille à une lampe dont l’auréole de clarté serait le parfum, elle s’en va, le dos au soleil couchant.
Il serait sacrilège de lui adresser la parole.
L’espadrille foulant l’herbe, cédez-lui le pas du chemin. Peut-être aurez-vous la chance de distinguer sur ses lèvres la chimère de l’humidité de la Nuit ?

Et il y a ce superbe portrait ICI

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07 février 2022

Les mois d'hiver - les bars d'Adélaïde

OUTWARDS

A Francis Jammes

L'Armand-Béhic (des Messageries Maritimes)

File quatorze noeuds sur l'Océan Indien...

Le soleil se couche en des confitures de crimes,

Dans cette mer plate comme avec la main.

— Miss Roseway, qui se rend à Adélaïde

Vers le Sweet home au fiancé australien,

Miss Roseway, hélas, n'a cure de mon spleen,

Sa lorgnette sur les Laquedives, au loin...

 

— Je vais me préparer — sans entrain! — pour la fête

De ce soir : sur le pont, lampions, danses, romances.

(Je dois accompagner miss Roseway qui quête

 

— Fort gentiment — pour les familles des marins

Naufragés.) Oh, qu'en une valse lente, ses reins

A mon bras droit, je l'entraîne sans violence

 

Dans un naufrage où Dieu reconnaîtrait les siens...

Henri J.-M. Levet
[extrait de Cartes Postales]

 

Chopin : Valse brillante op. 34, n° 1 en la bémol majeur.
Arturo Benedetti Michelangeli, piano.
Enregistré à Turin, Auditorium Rai, 1962.

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03 février 2022

Les mois d'hiver - Spleen, spleen encore et toujours, spleen, spleen hurlait le Consul général de France à La Plata !

République Argentine - La Plata

Ni les attraits des plus aimables Argentines,
Ni les courses à cheval dans la pampa,
N'ont le pouvoir de distraire de son spleen
Le Consul général de France à La Plata !

On raconte tout bas l'histoire du pauvre homme :
Sa vie fut traversée d'un fatal amour,
Et il prit la funeste manie de l'opium ;
Il occupait alors le poste à Singapoore...

- Il aime à galoper par nos plaines amères,
Il jalouse la vie sauvage du gaucho,
Puis il retourne vers son palais consulaire,
Et sa tristesse le drape comme un poncho...

Il ne s'aperçoit pas, je n'en suis que trop sûre,
Que Lolita Valdez le regarde en souriant,
Malgré sa tempe qui grisonne, et sa figure
Ravagée par les fièvres d'Extrême-Orient...

Henri J.-M. Levet
[extrait de Cartes Postales]

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15 décembre 2020

Les mois d'hiver - Pluie

 

Il pleure dans mon cœur
Paul Verlaine

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !

Paul Verlaine
Romances sans paroles (1874)

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28 octobre 2020

Un automne masqué - Nuit 3/6 - ...

La Beauté

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

        Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

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27 janvier 2020

Les mois d’hiver - Le bus rouge

J'ouvris ma volière de merles,

    Tout c'est envolé ;

J'ouvris mon chapelet de perles,

    Il s'est défilé :

Toi seul vent d'hiver qui déferles,

    Vent des vieux, n'as pas oublié.

 

Georges Fagus (1872 - 1933)

 

Photographie, soleil tentant de percer le mystère de la brume. Brume qui sème la mélancolie sur la Ville fédéral. Le bleu du ciel se regardera sur une carte postal aujourd'hui. L'instantané de ce soleil pâle est situé sur la grande rue, quand on débouche de l'impasse, près de l'arrêt du bus. Le bus rouge qui file à la gare. 

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19 septembre 2019

Un été en Suisse - 19.9.19 ...

19.9.19


                NUIT DE PARIS
Le ciel des nuits d'été fait à Paris dormant
Un dais de velours bleu piqué de blanches nues,
Et les aspects nouveaux des ruelles connues
Flottent dans un magique et pâle enchantement.

L'angle, plus effilé, des noires avenues
Invite le regard, lointain vague et charmant.
Les derniers Philistins, qui marchent pesamment,
Ont fait trêve aux éclats de leurs voix saugrenues.

Les yeux d'or de la Nuit, par eux effarouchés,
Brillent mieux, à présent que les voilà couchés...
- C'est l'heure unique et douce où vaguent, de fortune,

Glissant d'un pas léger sur le pavé chanceux,
Les poètes, les fous, les buveurs, - et tous ceux
Dont le cerveau fêlé loge un rayon de lune.
                                     (A mi-Côte)

Léon Valade (1841-1883)

Extrait de "Anthologie des poètes français contemporains", poèmes choisis par G. Walach, tome premier, Paris Delagrave 1918

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20 novembre 2018

Poème

ensevelis hors du préau
où s'enflamment les lambeaux de l'été
nous n'auront plus qu'un ciel de boue
pour imprégner nos visages captifs
de la lourde étreinte des profondeurs

Francis Giauque (1934 - 1965)

Extrait de "Terre de dénuement"
paru dans "Oeuvres", Éditions de l'Air 2005

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